TangoVino
















































































































































































 


"Avant ma naissance, ma mère en détresse et démoralisée
vivait péniblement le tragique de sa situation.
Elle n'avalait aucune nourriture à l'exception des huîtres glacées et du champagne.
Quand les gens me demandent quand j'ai commencé à danser, je leur répond:
Dans le ventre de ma mère!
...sans doute influencée par l'effet combiné des huîtres et du Champagne, la nourriture d'Aphrodite".

Isadora Duncan (1877-1927)

À la maison, on ne buvait ni vin, ni alcool.

La découverte du vin pour moi fut un choc, un coup de tonnerre ou de canon si vous préférez quand, encore enfant,  je fus invité à déjeuner à bord d’un navire de guerre français accosté à la cité du Havre de Montréal pendant que le général de Gaulle lançait du balcon de l’Hôtel de Ville « Vive le Québec libre ». C’était à l’été 1967. 

En fait ce n'est pas tout à fait exact  car sa phrase célèbre  il l'a lancé plus tard, mais je lui en ai toujours voulu puisque le surlendemain, dans le brouhaha diplomatique qui s'ensuivit, le navire appareillait emportant notre lointain cousin et la promesse de me faire visiter le superbe bateau.
Imaginez, assis  parmi  des officiers  vêtus  de blanc, un repas interminable  de deux heures nous fut servi. Un feu roulant de plats succulents tous accompagnés de vins différents... il me paraissait y avoir mille verres sur la table. Jamais je n'avais vu  une chose pareille. Je découvrais la cuisine, l'art de vivre à la française. On me permit de goûter à tout. Quelle contraste avec la maison où l'affaire était expédiée en vingt minutes, verre de lait compris.

Ma seconde émotion fut de débarquer à Paris à l’âge de dix-neuf ans et de me précipiter tout de go acheter une bouteille, un fromage et une baguette et partir déguster le tout sur le quai de la Tournelle en contemplant Notre Dame.

Puis vint ce dîner dans un restaurant où mon hôte avait commandé du Pouilly-Fuissé. Je découvrais la minéralité du terroir (gôut de pierre à fusil).

Ensuite, étudiant au Conservatoire de Musique de Québec, ma copine et moi on économisait fort pour s’offrir du Champagne à l’occasion. Là, je reçus le choc d’une bouteille de Dom Pérignon 1971.

Et les voyages en  France se succédèrent. J’habitai Paris en 1984 et 1985. Le  guide Gault et Millau Paris sous le bras, je partais chez les cavistes dénicher les bonnes bouteilles pas trop chères (vin corse!), les scotchs aussi, car les Français en étaient friands et les revues gastronomiques en parlait beaucoup (Balvenie, Macallan).

De retour au Québec, à la fin des années 80, dîner à l’auberge Hatley et rencontre avec un château Giscours 82. L’émotion!... Je découvrais le Margaux.

Puis ce fut le Consulat du Canada de 1993-1996, trente-six mois à quadriller la région Rhône-Alpes en tous sens à la recherche des bonnes tables, des bons caveaux et cavistes.

D’abord un stage privé à Suze la Rousse (Université des Vins) pour se faire la bouche, puis exploration de Dijon (Saulieu,  chez Bernard  Loiseau) à Valence (chez Pic), de Saint Étienne (Pierre Gagnaire) à Annecy (chez le sublime Marc Veyrat), avec des échappées du côté des Prés d’Eugénie dans les Landes (chez  Michel Guérard)  et de Sarlat  dans le Périgord (pour les truffes!). Sur la côte d’azur aussi,  au Château de la chèvre d’or à Èze (hormis ce saumon à l’unilatéral et le Chablis, impossible de se concentrer sur la nourriture avec cette vue époustouflante), à Vienne à la Pyramide et retour à Lyon, bien entendu, chez Léon de Lyon, chez Pierre Orsi,  puis le chef déjanté de la Tour Rose, le très surfait et « larger than life »  Paul Bocuse qui a édifié sur les bords de la Saone un mausolée kistch à sa gloire… moins intéressant somme toute que les mâchons et les comptoirs des Halles où on peut authentiquement se régaler des plus beaux produits de la terre et de la mer.

La mer est loin, et pourtant les belons et les tourteaux étaient d’une fraîcheur exquise et le sauvignon à portée de verre.

Le lien avec le vin s’est fait bien entendu naturellement, merci à Monsieur Morel, mon caviste, pour nous avoir révélé les grands Côtes du Rhône (Côte-Rôtie, Hermitage) et au sommelier de chez Gagnaire pour la découverte du Condrieu.

Vinrent ensuite les visites des vignobles au sud de Lyon, de Vienne aux Baux de Provence, le Lubéron (vous souvenez-vous du livre de Peter Mayle « A year in Provence ?»), en passant par Chateauneuf-du-Pape...

Puis, le guide Parker sous le bras, on partit au nord, en Bourgogne. Visite  du vignoble depuis la Côte chalonnaise (chez Michel Juillot) à Gevrey. Pèlerinage à Montrachet, les Hospices de Beaune (ah! Le retable de van der Weyden) et dégustation émue dans les caves de Denis Mortet.

Pourtant, la révélation, le choc de la Bourgogne, je l’aurai reçu extra-muros au Buerheisel à Strasbourg chez le chef Westerman avec un verre de Nuits-Saint-Georges brillamment choisi par le sommelier. Un vin délicatement coloré qui n'annonçait pas un tel nez, explosif, fin, élégant et une bouche tendre et si raffinée...  (Je salue au passage, le chef Émile Jung du Crocodile).

Le  choc en blanc je le dois à un vieux Meursault à l’étiquette décollée (7?) rencontré à Lyon au hasard d’un dîner privé. Toujours à Lyon, une rencontre inattendue fut celle d’un Stilton dans lequel on avait laissé macérer du Porto chez ce médecin anglais francophile et gastronome qui semblait posséder toutes les clés du goût, de la conversation  et de l’élégance à table.

Sur un autre registre, mais tout aussi charmants, étaient les dîners entre amis chez le vigneron Bertrand Brac de la Perrière dans son vignoble du Beaujolais (Grille-Midi) après avoir joué à tailler la vigne. Pardon, je m’exprime mal, ce n’est  pas un jeu tailler la vigne au sécateur, c’est épuisant!

Toute ma reconnaissance aux vignerons qui travaillent dur à nous créer ces boissons de rêve.

Toujours à Saint Jean D’Ardières, je me souviens d’un dîner ou le frère de Bertrand vint accompagné d’un jeune Québecois qui venait tout juste de gagner un prestigieux concours français de sommellerie (François Chartier, gagnant du prix SOPEXA).

Le Canada commençait à émerger sur le plan vinicole, Inniskillin ayant remporté une médaille d'or au salon Vinexpo de Bordeaux en 1991 avec son vin de glace (cépage Vidal) et j’étais très fier de voir qu’un Québécois pouvait s’illustrer comme sommelier.

Hurons et Bas-Bretons pouvaient donc  prétendre apporter leur pierre à l’édifice du vin?!

 

Je clos le chapitre lyonnais sur une note triste avec une pensée respectueuse à l’endroit de Bernard Loiseau (chef) et de Denis Mortet (vigneron) qui se sont enlevé la vie  et souhaite  qu'ils puissent trouver la paix dans l’au-delà.

Hommage soit rendu à ces artistes du goût.

Michael Broadbent, l'expert britannique  écrivit: "Sans l'art d'apprécier et sans la volonté d'en payer le prix, la qualité ne peut exister".

Cette phrase en effet est excellente et vaut pour les consommateurs. Pour les créateurs je dirais plutôt:

Sans la quête obsessive et sans  la volonté d’en payer le prix, la qualité ne peut exister.

Les artistes qui cheminent sur cette voie critique doivent habituellement en payer le prix fort, souvent au détriment de leur santé ou de leur confort, certains y laissant plus encore…

 

Et puis ce fut le retour au Canada.

Rentré à Ottawa à l’été 96, les dîners se succédèrent  en compagnie du Tokai Aszu, du Jurançon (si délicieux avec le foie gras, un conseil de Bernard Loiseau) et des bourgognes fins rapportés de France.

Interpellé par ce que j’avais connu dans le corps diplomatique en matière de service, je partis à l'automne 2001 en Angleterre et en Hollande compléter ma formation de Butler (majordome).

Suivirent des contrats où je me retrouvai notamment à bord d’un mégayacht  en compagnie de plus de 225 bouteilles de Cristal rosé 1990 de Roederer, l'unique vin garnissant le cellier du navire.


De 2003 à 2005 je complètai deux certificats en sommellerie à l’ITHQ , ici, à Montréal.

 

2006 fut plus exotique. Invité comme professeur de tango argentin à Beijing, j’ai dansé pour Nicolas Catena  dans une dégustation de prestige mettant en vedette les vins de cet excellent producteur. (cliquez sur l'image)

Plus tard, à Buenos Aires, j’ai pu constater comment les bons vins issus du cépage Malbec s’harmonisaient  complètement avec cette viande d'Argentine réputée et si savoureuse.

 

Retour en Chine.

Exotique à souhait: Saviez-vous que l’on peut danser (apprendre!) le tango à Beijing dans un bar à vin situé juste derrière l’ambassade du Canada et boire du vin chinois? (!), la cuvée de prestige étant embouteillée dans un flacon en cristal de Swarovski…

Le vin, la Chine, le tango, c’est le Tao!*

 

De retour à Montréal, au printemps 2007 je suis entré au service de la SAQ, la Société des Alcools du Québec.

Outre le travail en succursale, je suis  devenu chroniqueur, animateur et formateur pour les cours " les Connaisseurs".

Je donne aussi, épisodiquement, des ateliers sur l'élégance à table.

L'étiquette, la mise en contexte du vin et le lien social qu'il favorise étant, à mon avis, une source de plaisirs tout aussi grande que l'appréciation du goût des vins.

Le vin, et tout ce qui l'entoure, sont des sujets passionnants qui participent à un formidable projet humaniste:

"Nul pouvoir, un peu de savoir, un peu de sagesse, et le plus de saveur possible"  écrivit Roland Barthes.

In vino veritas!

La Vérité est dans le vin!

Bonne dégustation,

Richard Sagala

Vers le site tango: www.rsagala.com/arts.html


 

*Dans la Chine ancienne, les sept "Sages du bosquet de bambous»  étaient réputés pour méditer, travailler le souffle, suivre les préceptes de Laozi et boire du vin…


  
rsv
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