Pablo
Verón
On
ne présente plus Pablo Verón! Les amateurs de
tango
l'ont tous admiré dans "La Leçon de tango" de
Sally
Potter.
Comment
parleriez-vous du rythme dans le tango ?
Le rythme
est une pulsation de vie. C'est une nécessité.
C'est
comme un cable a tierra , un "cordon à terre". Un truc sur
lequel tu as besoin de t'appuyer pour vitaliser ce que tu es en train
de faire, sinon tu perds tout repère.
Le rythme, tu l'as, tu le portes. On a besoin de l'entendre, de le
ressentir. En général, ceux qui commencent et qui
ont du
talent dansent parce qu'ils ont besoin, entre autres, de ressentir le
rythme. Ils en ont besoin même si ce n'est pas conscient au
début. Les gens qui dansent bien, quand ils commencent
à
danser, souvent, ont le rythme, tout simplement. Il ne faut pas le
chercher. Tu l'as ou tu l'as pas. Dans le tango, il y a ce qu'on
appelle le "compas": cette pulsation de base qui sert de "pied
à
terre". Il y a aussi des différences rythmiques musicales de
base qui sont valse, milonga, tango, et on peut danser dans les temps
forts, dans les temps faibles, sur la mélodie, sur les
différents instruments ou sur la phrase musicale. Mais c'est
une
danse libre, c'est une danse où il faut laisser place
à
la libre interprétation.
Je n'ai jamais eu besoin d'une définition du rythme, mais je
l'ai vu, chez les vieux danseurs, qui, eux non plus, n'en ont jamais eu
besoin. Pour bien danser, un danseur doit être totalement
à l'écoute de la musique. C'est permettre la
danse. La
danse, ce n'est pas le petit langage réducteur de
quelques-uns
qui disent : "Le tango c'est ça" parce qu'ils peuvent
l'expliquer, parce qu'ils le réduisent à leur
propre
taille. Moi, je préfère ne pas faire
ça. Pourquoi
dire : "Le tango c'est ça et moi je représente
ça,
et ça c'est le vrai tango" ? Si tu approfondis un peu, tu te
rends compte que ça n'a aucun sens de dire cela.
Il
semble que les partenaires ne se regardent pas beaucoup, pendant un
tango. Pourquoi ?
Le regard
n'est pas fixé. Le regard est libre. Comme il y a une grande
proximité, peut-être que le regard est moins
important
puisque la proximité, le contact, la communication est
grande,
et très active. Donc le regard est "tourné vers
l'intérieur", pour ressentir la présence de
l'autre en
nous. C'est une manière plus timide aussi d'être
en
contact, parce que tout se passe à l'intérieur.
Il n'y a
pas tellement besoin d'être vraiment en contact
extérieur
par le regard. Il n'est pas fixé. Il y a des gens qui se
regardent, mais spontanément la danse demande une sorte de
recueillement.
Dans le tango, le regard est spontané, ce n'est pas un
regard
maîtrisé, ou ce n'est pas un regard
calculé, parce
qu'il n'y a rien de calculé dans cette danse.
Mais, en même temps, tout est très
précis. C'est
une précision que l'on recherche au début, et qui
reste
après peut-être dans la manière de
danser.
Qu'est-ce
qui vous permet de vous faire comprendre par votre partenaire ? Quels
sont les facteurs qui entrent en jeu?
Tout : le
corps, le toucher, l'équilibre, et encore plus l'intention,
l'énergie, les pas qui sont construits, que l'on essaie de
synchroniser. Mais toujours sur la cohérence de
l'improvisation
qui est : il indique, et elle suit. Mais dans ce guider/suivre, il y a
aussi le fait que : j'attends, je contiens et elle remplit. Pour cela,
il faut que chacun occupe son espace, et en même temps celui
de
l'autre. C'est l'idéal d'être un, de danser comme
un, et
il y a cette spontanéité, cet état de
joie, qu'il
ne faut pas perdre.
Selon
vous, d'où viendrait l'énergie, dans le tango ?
C'est
difficile, j'ai tellement cherché, dans
différentes
voies. J'ai fait différentes choses : du yoga, du tai-chi,
de
nombreux arts martiaux, mais aussi des claquettes, de
l'athlétisme. J'ai nagé, j'ai respiré
tranquillement, j'ai marché dans la montagne, j'ai
médité... J'ai fait beaucoup de choses pour
comprendre.
Elle vient de l'énergie de vie, pas d'un endroit
précis,
localisé. Peut-être ça vient du centre
du corps, de
l'attention. Elle vient avant que quelque chose soit fait. Mais
l'énergie, c'est comme le rythme, tu l'as ou tu l'as pas. Tu
es
quelqu'un d'énergique, ou tu ne l'es pas.
Il y a de l'énergie,
dans le tango, et de la sensibilité aussi. Dans la mesure
où on est sensible, on établit un rapport juste
avec
l'autre, en équilibrant les forces, sa force avec celle de
l'autre, ou en exerçant une transformation dans l'autre, et
donc
en soi, en rapport à l'autre, et vice versa.
L'énergie,
ça vient de la connexion mutuelle, de la mise en place des
deux
énergies. Ce n'est plus son énergie et celle de
l'autre,
c'est de l'énergie en enchaînement, en
échange, en
fonctionnement. On peut en donner et emporter l'autre.
L'énergie, c'est aussi le besoin de danser.
Si tu es aligné, en
équilibre, tu as la bonne énergie, la grande
énergie. Elle vient quand elle est partout, bien
distribuée. Elle vient de quelque part, mais se trouve
partout.
La mauvaise vient de tous les contraires : le manque
d'équilibre, le manque de connexion. Ça devient
une
énergie névrotique, qui ne circule pas, qui reste
en soi.
Pour
vous, un bon danseur de tango argentin, homme, devrait pouvoir inviter
n'importe quelle femme, et réussir à la faire
danser.
Pour vous les mouvements sont naturels, ou pensez-vous qu'un minimum
d'apprentissage est tout de même nécessaire ?
C'est
sûr, il faut apprendre, il faut avoir les structures de base.
Et
en ayant compris les structures de base, en ayant un peu
d'expérience, il faudrait que ce soit possible de danser
avec
n'importe qui. Plus on connaît, plus on est surpris, plus
c'est
étonnant d'affinités. On danse avec une personne
et on a
l'impression qu'on a toujours dansé avec elle, et d'une
manière très étonnante, puisque c'est
une danse
tellement complexe. On se retrouve à faire des pas
très
complexes avec une personne avec qui on danse pour la
première
fois, ça arrive souvent. Donc, il y a aussi des
qualités
de mouvements, de corps, de personnalités, qui ont une
affinité, et ça c'est magnifique. C'est une danse
tellement nuancée que l'on peut sentir plus rapidement les
affinité ou le manque d'affinité. C'est ce qui
est
passionnant.
Quand
vous montez une chorégraphie, qu'est ce qui est important
pour
vous ? Comment procédez-vous ?
Si
j'improvise, j'improvise totalement. Si je fais une
chorégraphie, je chorégraphie totalement. Il
arrive aussi
que je définisse, comme le font les musiciens, certains
moments
clés. Mais dans tous les cas, j'essaie de garder l'esprit
d'une
improvisation et en même temps de rendre cette
chorégraphie très difficile
intrinsèquement.
C'est-à-dire qui garde une difficulté presque
invisible :
une difficulté, pour moi, qui ne soit pas exhibitionniste :
un
exhibitionnisme facile de figures dont je sais qu'elles vont avoir un
effet sur le public. Il faut que ce soit difficile pour moi. Il faut
que ça ait un sens extrême. J'aime bien
être dans
les extrêmes, briser les conventions, chercher des choses
inattendues comme par exemple des suspensions, des arrêts,
des
changements à toute vitesse, etc. Et alors le sentiment se
révèle, se dévoile dans le moment
même. En
elle-même, la danse parle beaucoup, elle est très
expressive, très complexe. Elle demande beaucoup de
concentration, de recueillement, comme un état un peu
fougueux
et léger en même temps. En tout cas, c'est ce que
moi j'ai
envie de vivre et de donner, et je laisse la libre
interprétation aux gens. Quand je monte une
chorégraphie,
il y a quelque chose qui arrive tout seul, quelque chose qui est dans
le moment présent. Je choisis surtout une musique qui me
motive
beaucoup, une musique qui me parle, qui arrive à me
convaincre
totalement, dont je ne me fatiguerai pas. Il y a également
des
idées un peu obsessionnelles: par exemple, je travaille des
mouvements que j'ai envie d'explorer, de pousser plus loin, et que je
n'avais jamais faits avant, mais qui traînaient dans ma
tête depuis un moment. Je suis expérimental de
plus en
plus dans mon travail. Ce qui me réussit le mieux en ce
moment,
c'est la nouveauté. Et le sentiment s'installe tout seul.
Pour
vous, qu'est-ce que l'improvisation dans le tango argentin ?
Peut-être
que l'improvisation, c'est indéfinissable. On peut
idéaliser l'improvisation et dire que c'est "un
état de
grâce où les choses te viennent comme
ça". Mais en
fait, pour improviser, il faut une grande connaissance de la technique.
On peut appeler "improvisation" déjà le choix
d'aller
à droite ou à gauche : le fait de choisir.
L'improvisation, c'est avoir le choix entre plusieurs choses, et
pouvoir se faire comprendre. Très souvent, l'improvisation
c'est
tout simplement mettre en ordre le matériel que l'on a dans
un
ordre différent. C'est plus évident dans le
tango, parce
qu'il n'y a pas tellement de codes. Il y a des techniques, mais des
codes d'improvisations, il n'y en a pas. Il y en a plein qui essaient
de raccourcir le choix des choses. Par exemple dans le tango
Milonguero, l'improvisation devient très simple parce que le
langage est très réduit. Quand tu t'ouvres aux
autres
versants, ça devient plus difficile d'improviser d'une
certaine
manière, parce qu'il faut maîtriser plus de
matériel. Mais une véritable improvisation peut
seulement
être faite par un véritable danseur. Celui qui a
une
connaissance accomplie de toute la variété
chorégraphique du tango et qui en plus est capable d'une
vraie
prise de risque. Il est capable d'entrer dans un état de
maîtrise tel, qu'il peut se laisser inspirer par la musique.
L'improvisation parfaite, c'est l'idéal. C'est celle dans
laquelle on est bien, dans l'ampleur ou dans la rapidité,
dans
la suspension ou dans la lenteur, selon ce que la musique demande. Je
crois que tout danseur devrait aspirer à cela : une
improvisation avec, et en fonction, de la musique. Il faut se laisser
aller. Moi, j'ai fait plein de découvertes en faisant des
improvisations, en cherchant à me surprendre
moi-même.
C'est ça, l'improvisation : un état où
tu peux te
surprendre toi-même en train de faire des trucs que tu
n'avais
jamais faits. Moi, je me retrouve souvent dans un état
totalement autre.
Propos
recueillis par Valérie Sanchou Paris - Janvier 1999
Adaptés par Valérie Sanchou et Pablo
Verón
Valérie Sanchou fait des recherches sur le tango argentin
dansé. Elle prépare à Toulouse un
doctorat en
sciences du langage sur le mode de communication qui se construit
à l'intérieur du couple dansant, par le biais de
l'interaction corporelle.
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