Juillet 2004, Montréal. Un couple de danseurs offre en spectacle l’exécution d’une valse tango.
En guise de préambule, le danseur s’avance vers sa belle guidée et, lui prenant délicatement la main, la porte à ses lèvres, la baise longuement, avec insistance, tout en la regardant langoureusement. Ensuite la danse commence.
Mise en scène charmante assurément. Et pour nous danseurs en situation de milonga, devrions-nous nous en inspirer et imiter ces manières lors de l’invitation et du premier contact avec notre partenaire?
Cet article entend apporter un commentaire sur cette approche somme toute assez peu courante (le baisemain) et plus spécialement sur l’abrazo, l’enlacement qui prélude à la danse. Nous allons tenter d’éclairer le sujet à la lueur de l’étiquette.
Pourquoi l’étiquette?
La danse a toujours été entourée d’une certaine étiquette et des manuels à cet effet sont encore publiés de nos jours. Quelle soit publiée ou véhiculée par la tradition, l’étiquette entre les danseurs est fondamentale pour quiconque veut savourer au maximum ses soirées et tient à éviter les faux pas qui l’isoleraient des personnes chères à son coeur.
Vu la nature de la danse, le tango, où les corps se touchent et s’enlacent, nous croyons que l’art et la manière d’inviter et de prendre contact peuvent faire toute la différence.
Les danseuses de qualité ont pour habitude de se donner sans réserve (souvent avec passion) en présence des danseurs qui le méritent. Guideurs, cet article s’adresse à vous!
L’étiquette couvre en réalité mille et un aspects de la danse, mais nous bornerons volontairement notre propos à l’invitation et à la prise de contact. Bien entendu, les opinions émises n’engagent que l’auteur et ne se posent pas en dogmes absolus. Si elles vous amènent à une certaine réflexion pour mieux définir votre style personnel, elles n’auront pas été inutiles.
Il faut garder en tête que, même si vous adhérez aux recommandations, l’étiquette est un art qui doit être pratiqué avec fraîcheur et spontanéité. L’étiquette ne fait pas de place ni au snobisme ni à l’affectation.
La simplicité est de mise.
Ceci posé, revenons à notre exemple du début. Ce baisemain, était-ce une bonne entrée en matière?
Réponse Oui et non.
Oui: le baisemain est acceptable mais, Non : quand à son exécution.
Le baisemain était de tradition réservé à la haute société mais il peut se faire plus démocratiquement quoiqu’il est assez inusité de nos jours (moins cependant que le baise-pied réservé au pape).
Ce qui gêne ici c’est son exécution. La piste de bal étant un endroit public, le baisemain relève de la présentation officielle et non de manières tout à fait agréables dans l’intimité et réservées comme telles à la sphère privée.
Le baisemain de présentation est formel et se pratique en général à la cour du souverain, dans le corps consulaire ou diplomatique et lors de réceptions officielles. Il peut se voir dans des réceptions privées au caractère particulièrement élégant et est toujours une marque de grand respect.
Devrions-nous nous en priver?
Non, si l’on considère notre guidée comme une reine…
Une reine?
Oui, une reine!
Frankie Manning le légendaire danseur de Lindy Hop qui a allègrement franchi le cap (et en dansant s’il vous plait !) de ses 90 ans en mai 2004, s’exprimait de cette manière : « treat her like she is the queen and you are a jester in her court »
Que
je
traduirais par : « Comportez-vous comme si
elle
était
Danseur actif depuis les années trente, il a pratiquement couvert le siècle et fut témoin des changements dans les rapports sociaux entre les danseurs.
Dans cette même entrevue il déclarait aussi que, lorsqu’il parlait d’être « la reine », les jeunes d’aujourd’hui répondent par un rire sarcastique et roulent de grands yeux vers le ciel.
« C’est mal », dit-il, « Elle est la reine, ne vous en déplaise. Elle ne vous a rien demandé, vous avez pris la peine de l’inviter, elle a accepté, c’est à vous de bien la traiter».
Je suis d’accord, c’est tout à fait conforme à l’étiquette.
Alors si vous voulez plaire à votre souveraine, vous pouvez lui marquer le respect par un baisemain.
Voici la manière correcte de l’exécuter.
Une fois que votre guidée a acquiescé à votre invitation à la danse, tendez la main, inclinez le buste à partir de la taille, rapprochez la tête de sa main et STOP arrêtez-vous avant que vos lèvres ne l’effleure. Pendant le moment où vous êtes incliné, portez votre regard vers elle et puis redressez-vous.
Arrêtons-nous ici un moment.
Pourquoi les lèvres ne touchent-elles pas la main?
Embrasseriez-vous
la main de
Vous tentez d’offrir une marque de respect et non de familiarité. La reine n’a surtout pas besoin qu’on lui lèche la patte!
De plus, les dames à l’époque portaient des gants et on n’embrasse pas un gant…
Répétons, dans le privé vous pouvez agir différemment et boire du champagne dans sa chaussure si vous voulez, mais en public, la retenue à du bon et votre reine sait l’apprécier.
Si vous optez quand même pour le baisemain, choisissez avec circonspection votre souveraine car si elle est peu habituée à de tels usages, vous risquez de vous prendre la main dans le front. Et, surtout, évitez le faux pas ultime, de lever sa main vers vous. VOUS, vous inclinez vers elle.
L’abrazo ou
l’enlacement
Vous avez survécu au baisemain, bravo!
Retournez votre main pour qu’elle puisse déposer à plat sa main sur la vôtre. Guidez-la ainsi sur la piste. S’il est peu commode de le faire ou que vous trouviez ce geste trop formel, faites-la simplement passer devant vous. Vous êtes parvenu à l’endroit où vous souhaitez commencer à danser. Si vous avez laissé le contact de sa main droite, offrez votre main gauche paume en l’air de façon à ce qu’elle puisse y déposer la sienne. Quand elle le fait, regardez sa main droite (une marque d’appréciation), ensuite regardez dans sa direction et avancez votre main entre son corps et son bras gauche de façon à la rejoindre sous l’omoplate.
Avancez un peu votre épaule droite vers elle et, stop: attendez.
Si, comme moi, vous aimez danser rapproché, maintenir cette épaule en direction de la guidée est une invitation à la guidée de se rapprocher… jusqu’à ce que les torses se touchent et scellent le contact par un léger mouvement de spirale ascendante.
Cette invitation, la guidée n’est nullement tenue de l’accepter et peut au contraire choisir de danser éloignée. Pour ce faire, elle place sa main gauche le pouce et son index ouvert au dessus du biceps du guideur et crée l’espace nécessaire à son confort. Si le guideur insiste et cherche à se rapprocher, il lui est loisible, sans serrer les doigts, de reculer tout simplement quand il cherche à avancer vers elle pour combler le vide. En fonction de l’espace recherché elle placera le pouce et l’index plus ou moins haut et la main du guideur sera au milieu de son dos ou au niveau de son omoplate gauche.
Le cercle qui représente l’espace de l’abrazo ne peut pas être imposé et il est contre l’étiquette de forcer la guidée à danser rapprochée si elle ne le souhaite pas.
Le guideur propose et la reine dispose. Tout doit toujours se faire par invitation. On offre et la guidée accepte ou décline à son gré.
C’est une marque de respect que d’accepter ses désirs. En cours d’exécution, si le guideur valide ses compétences de danseur et ses motivations… elle se rapprochera peut-être et l’abrazo changera.
On danse pour créer de l’harmonie. On ne peut pas imposer l’harmonie.
En guise de conclusion j’aimerais dire ceci :
Autant on recherche les bonnes manières à l’étranger pour se faire accepter par le milieu, autant il faut être particulièrement vigilant chez soi pour ne pas cesser de poser des marques d’affection et de respect aux gens qui nous sont familiers et qui nous aiment. Ce sont eux les fidèles amis locaux sur lesquels on peut compter pour nous faire danser, ils ne doivent pas être pris pour acquis ou traités de façon leste, voire irrespectueuse.
L’étiquette ce n’est pas la science des fusées ni la chirurgie du cerveau. Ce n’est pas l’apanage des prétentieux ni la connaissance de codes obscurs ou hermétiques.
L’étiquette c’est simplement : l’intelligence du coeur!
Bons tangos à tous,
Richard Sagala
Richard Sagala, tanguero et majordome est formateur en Étiquette et Protocole auprès de l’ITHQ. Plus de détails au : www.rsagala.com