Le
Tao du tango
Peignons la scène:
Vous dansez un
tango
bien connecté, en parfaite symbiose avec votre partenaire.
La
relation
guideur-guidée s’estompe. Vous ne savez plus dire
d’où origine
la guide des mouvements. Vous n’y
pensez plus d’ailleurs, trop impliqué que vous
êtes
à savourer l’instant
présent. Une grande vague de calme déferle sur
vous
lavant au passage votre
front soucieux. Les muscles faciaux se relâchent et votre
visage
est empreint
d’une grande impression de
sérénité. Vous vous
sentez bien centré, solidement
ancré sur vos appuis. Les mouvements originent du centre.
Vous
êtes en harmonie
avec vous-même, votre partenaire, les autres,
l’univers. Enfin,
vous êtes en
paix.
Bienvenue à bord,
vous êtes
entrés dans
l’univers de
Cet article vous propose
d’explorer les liens
existant
entre les Arts classiques du Tao,
le tango et la possibilité d’enrichir
notre art de la
danse par la
pratique de ces derniers.
Pourquoi un tel rapprochement?
À mon avis, tout
étudiant du tango
sérieux
d’approfondir sa pratique, se doit de rechercher
l’inspiration dans les
activités susceptibles de bien fonder sa danse et de donner
du
sens et de la
profondeur à son expression. Il est relativement facile de
trouver des
professeurs compétents sachant expliquer le comment, mais
peu en
réalité savent
expliquer le
pourquoi.
Non qu’ils cherchent
à dissimuler
l’information,
car l’étudiant entendra assez tôt les
mots :
centre, enracinement
« grounder
», axe, etc., mais
comment
réellement comprendre avec le
corps ce que la tête semble comprendre sans pour autant
parvenir
à le mettre en
pratique. Si l’étudiant a un bon maître
avec qui il
travaille en privé et qui
insiste pesamment sur ces notions, il lui sera peut être
possible
d’arriver à
développer la qualité fondamentale de sa danse.
Mais ce
n’est pas sûr! Certains
professeurs de tango, notamment les personnes qui sont venues au tango
comme
suite à une solide formation de ballet ou de danse ou de
gymnastique, ont
maîtrisé ces techniques de projection du centre et
de
l’ancrage ou de l’enracinement
acquis de longue date et les ont progressivement et naturellement
assimilées au
fil de leur formation. Pour un étudiant dont le corps
n’est pas
rompu à la
danse -bien des personnes découvrant la danse à
travers
leur apprentissage du tango
- je suis d’avis (d’après mon
expérience personnelle) que
la pratique de la
méditation, le Taï Chi Chuan
et
le Tao- yin
(Qigong) tous trois faisant
partie
de ce que les praticiens appellent les
Arts classiques du Tao est
bénéfique,
et ce, à plus d’un titre.
Mais trêve
d’amalgame « nouvel
âge ».
D’abord,
est ce que la juxtaposition des mots Tao, Tango, Tao-yin et autres mots
exotiques et hermétiques au plus grand nombre
n’est pas encore
une de ces pseudosciences
à la mode destinée à faire passer pour
plus
intelligent qu’il ne l’est un
individu sans scrupules qui n’hésite pas
à
rapprocher-fusionner des réalités
incompatibles, aussi fusion qu’une certaine cuisine qui nous
a
donné ici à
Montréal la poutine au foie gras?…
Tâchons de
répondre en demandant
aux experts.
Pour le rapprochement
Tango-Tao-Méditation, je
me suis adressé à Georges Charles un
maître
français et praticien ayant à son
actif plus de quarante cinq années
d’expérience
et ayant signé plus d’une quinzaine
d’ouvrages portant
sur les Arts classiques du Tao.
Pour le rapprochement avec la
danse nous
écouterons ce que le chorégraphe
Taïwanais :
Lin Hwai-min peut
nous dire concernant les
arts martiaux
que nous appellerons désormais arts chevaleresques, et ce,
pour
respecter Confucius
et son précepte : (il faut) "rendre
aux mots leur rectitude"(sens authentique).
En effet, le philosophe allemand
Eugen Herrigel après
s’être vu initié à la
pratique du Kyudo
au Japon dans les années trente ne s’est pas
trompé en
écrivant un excellent
ouvrage sur cet art qu’il a correctement
intitulé :
« Zen
in der kunst des Bogenschiesens,
La traduction des arts
chevaleresques
traditionnels en
« arts
martiaux » est abusive, car pour les classiques
chinois, le
brave est
celui « qui fait cesser la
violence » et non un
dieu grec (Mars) qui
lui, au contraire, n’a de cesse de la provoquer. Casser des
briques
avec sa
tête est en effet une image repoussoir à quiconque
cherche
à créer de
l’harmonie par la pratique d’un art
centré comme la danse.
Sollicité par
courriel, M. Charles s’est
exprimé de cette manière :
« …À
propos de Zen et surtout de Zazen
vous noterez
que je fais une référence
à
l'étymologie d'origine sanscrite : Dhyana Asana
littéralement "agir centré
en posture assise" ce qui a donné en Chine Zhou Chan (Zhou
Chan'Na) et au Japon Za Zen (Za Zen'Na).
En fait, il y a bien la forme "assise", donc
précisée
(Asana) et la
forme debout Dhyâna (sans précision) mais qui est
devenue
Zhan Chan en Chine et
Ritsu Zen au Japon. Dans ce cas ce sont toutes les activités
permettant d'agir
"centré", donc: calligraphie, tir à l'arc,
Tao-yin ou
Doin et Danse.
Il
n'y a aucune raison pour ne pas dépasser le cadre
chinois ou japonais et le Tango, où le "centre" est
essentiel
puisqu'il agit sur la périphérie peut donc tout
à
fait entrer dans le
cadre des "Arts Classiques du
Tao" d'autant plus que le rythme engendre le mouvement. C'est
donc
étymologiquement et logiquement une "méditation
active"
et un
"Art chevaleresque".
Bien
cordialement.
Georges
Charles ».
Pour
ce qui est du Taï chi et du Tao-yin (Qigong) permettez-moi
de vous présenter Lin Hwang min et sa fabuleuse compagnie de
danse
contemporaine : Cloud Gate Dance Theatre of Taiwan.
Cette
compagnie était de passage récemment à
Montréal les
26 et 27 novembre dernier pour
présenter
le spectacle Moon Water.
Acclamée à
travers le monde, elle fait
l’objet
d’admiration de
la part de la critique
internationale
et M. Lin son
chorégraphe-fondateur
a
reçu le titre de « chorégraphe
du XXème
siècle » par le magazine Dance
Europe.
La
compagnie Cloud Gate se
distingue par son mode de fonctionnement
tout à fait particulier. Une journée-type pour
tout
danseur classique débute normalement
par la fameuse classe du matin –échauffements,
puis exercices
à la barre et au
centre. Mais les 24 danseurs très prolifiques de Cloud Gate
Dance Theater- la
compagnie donne de 70 à 80 spectacles par année,
dont 60
à l’étranger- s’adonne
à la méditation dès leur
arrivée au studio.
Et étonnamment, ils n’ont tout au
plus qu’une classe de ballet ou de danse moderne pas semaine,
s’entraînant
principalement en arts martiaux (chevaleresques!). Résultats?
« En danse
classique, le danseur se
bat
contre la gravité et cherche à
s’élever, rappelle
M.Lin. Mais dans les
disciplines du corps chinoises, c’est tout le
contraire : nous
cherchons à
nous enfoncer dans le sol. Notre centre de gravité est
très bas et tous nos
mouvements naissent du Qi, l’énergie
interne. »
Une précision
s’impose cependant.
« Après
la première de Moon Water, en
1998,
raconte M.Lin, notre maître de taï-chi
qui avait alors près de 80 ans, est venu me voir en
coulisse,
mais vous avez
tout faux! Me dit-il désolé; le pauvre
s’attendait
à une démonstration de
taï-chi. »
Or, ce n’est pas tant ces disciplines qui fascinent M.Lin que
les
infinies
possibilités des corps qui y sont rompus.
Tout comme pour les danseurs de
Cloud Gate, ce
qui permet le développement de la qualité pour un
danseur
de tango ce sont
justement ces éléments fondamentaux
tels :
l’ancrage, la posture (l’axe),
le lâcher-prise, la respiration, et le contrôle de l’énergie.
Au fur et à mesure
que sa pratique
avancera, le
danseur ayant à cœur
ces éléments tentera
de les
développer en toute bonne foi.
Mais il aura à le faire tout en ayant une partenaire dans
les
bras, cherchant à
naviguer sur la piste et à introduire des
séquences de
pas de plus en plus
complexes (et des ornements), pour satisfaire à son
désir
de virtuosité…
Programme ambitieux et normal
sans doute, mais
franchement,
qu’elle attention aura-t-il alors pour les
éléments
fondamentaux précités,
en
bute qu’il sera à tout tenter en
même temps?
La poutine au foie gras
n’est pas loin!
Remercions et rendons hommage
une fois de plus
à
nos chères guidées encaissant le choc et
compensant tous
azimuts les assauts
désordonnés d’une danse de plus en plus
compliquée
et de moins en moins
harmonieuse, intense ou satisfaisante.
Je n’ai
personnellement jamais entendu dire par
une guidée que tel ou tel possède une danse
d’une
extrême qualité (posture, axe
énergie et guide) mais ennuyeuse, car non assez
variée ni
complexe à son goût.
Alors, pourquoi
ne pas enrichir notre vie de danseur (notre vie tout
court!) par
certaines
activités utiles et complémentaires?
La méditation
(assise et debout) par
exemple,
est une façon simple de se concentrer et
d’acquérir la
rectitude au niveau de la posture, du
lâcher prise et de la respiration.
Le Taï chi lui vous
ancrera solidement et
vous
permettra d’avancer avec la force d’une
rivière et la
dignité d’un empereur de
Chine.
Le Dao yin, gymnastique
énergétique chinoise et
son
travail sur le souffle vous permettra
de développer les mouvements justes à partir du
centre et
développera votre
énergie vitale qui se manifestera par une force tranquille et une grande
solidité au niveau de la
posture,
de l’enracinement et de l’équilibre.
Vigueur énergique du
Yang, douceur
malléable du
Yin.
Un Yin, un Yang,
c’est le Tao.
Énergie vivante,
énergie vibrante,
énergie
pulsante et harmonie
projetée dans
l’espace multidimensionnel des danseurs enlacés.
Voilà le Tao du
Tango!
Et notre danse étant
basé
sur la marche, nous laisserons le soin de
conclure au philosophe Zhuangzi (4e siècle avant
J.C.) :
« C’est
en marchant que
C’est en les nommant
que les choses sont
définies.
La juste mesure permet la
pratique.
La pratique amène un
résultat.
Le résultat
représente le
succès.
Parvenir au succès
est proche du Tao.
Il faut affirmer les
faits ».
Bon
tango à tous,
Richard Sagala
