English version

Le sens, les sens, le sens du silence et de l'attente éveillée...

 

Un entretien tango de Noel Strazza avec  Richard Sagala


Présentation de Noel Strazza:

Née à Buenos Aires, Noel Strazza a étudié le tango auprès des maîtres argentins.  Danseuse professionnelle, dotée d’une solide formation en ballet et en  danse contemporaine, Noel Strazza a  exercé son art auprès de diverses compagnies de danse et s’est produite dans de nombreux festivals internationaux.

Depuis  Août  2000, elle forme un partenariat de danse avec Pablo Veron, partenariat  qui les amènera à enseigner  et à  se produire en spectacle  dans le monde entier.

À titre d’exemple, voici une liste des endroits et des circonstances où Noel a pu exercer son art durant les cinq dernières années:

Tournée en Corée et  au japon avec Pablo Veron, octobre et décembre 2005.

Spectacle “XXII Gala des Étoiles” avec Pablo Veron , Place des Arts, Montréal, septembre 2005.

Spectacle de “Tango Sinfonico” avec Pablo Veron et l’orchestre Kammerakademie de Potsdam, Allemagne, août 2005.

Tournée en Australie et  en Nouvelle Zélande avec Pablo Veron, octobre 2004.

 Spectacle avec Pablo Veron et l’orchestre Tango Via de Buenos Aires, au Théâtre de Chaillot, Paris, juin 2003.

Spectacle avec Pablo Veron et l’orchestre Quintango dans le cadre du Washington Tango Festival 2002, National Building ,Washington D.C, mai 2002.

Spectacle avec Pablo Veron et l’orchestre Color Tango dans le cadre du Fireworks Tango Festival, Los Angeles, juillet 2001.

Spectacle avec Pablo Veron au Gran Ballo di Gala, Salone di Prima Classe della Stazione Maritima, Genova, décembre 2000.

Spectacle avec Pablo Veron et l’Orchestre Phillarmonique de Stockholm dans le cadre du Värmland Classic Festival, Karlstad, Suède, août 2000

 

Noel enseigne le tango à Buenos Aires lors de ses passages dans sa ville natale  et  elle est  également professeur régulier au Studio Tango, ici à Montréal, ville  où  Noel tient actuellement  son lieu de résidence.

 

 Début de l’entretien :

 
Indépendamment des modes et des époques, le tango a-t-il son esprit propre. Peut-on cerner son génie particulier?

 

-N.S.,  oui, je pense que c’est toujours de revenir à la même chose qui est ce rapport de connexion de deux personnes qui se rencontrent, deux énergies différentes qui se rencontrent pour  créer  ensemble quelque chose de magique, de pouvoir  ressentir et de pouvoir créer un jeu qui est une conversation et de pouvoir danser à partir de ça. C’est pour moi l’esprit fondamental du tango, un esprit de connexion et d’improvisation, c’est cela qui est tellement riche et tellement éternel et qui change à chaque fois selon le partenaire, notre état d’âme  du moment,  de chaque période de notre vie, notre état d’âme par rapport à la musique, tout change en permanence et évolue. Si je pense aux années 20, aux années 80 ou à ma journée d’aujourd’hui, ça reste toujours pareil, c’est l’étoile qui définit le tango, qu'il soit plus traditionnel, plus moderne,  que la musiqe qui l'accompagne  soit de la musique moderne, ou de la musique traditionnelle.

 

-Connexion et Improvisation, la connexion est elle un attribut exclusif au tango vis-à-vis des autres danses de couple?

-N.S.,   non, pas particulièrement, c’est difficile, car le mot connexion est un mot qui peut rester dans l’abstrait et je trouve que c’est très concret.

 

-Alors, parlons-en concrètement,

-N.S.,   on a besoin de connexion pour toutes les danses que l’on pratique en couple. Je ne les connais pas toutes, mais j’en connais certaines pour en avoir pratiqué quelques-unes. Nous avons toujours besoin de connexion du moment que l’on ne danse pas seul. On a habituellement une personne qui guide et une personne qui suit. Dans le tango nous avons l’identification de ces deux rôles-là par excellence donc je ne sais pas si la connexion a un rapport plus fort au tango, mais cette identification du rôle, oui, c’est peut-être encore plus remarquable. Il me semble que dans les autres danses il existe davantage de codes pour se suivre que dans le tango. Dans le tango il y a une nomenclature qui continue d’évoluer, avant il n’y avait presque pas de codes.

 

-Avant quelles dates?

-N.S.,  je dirais à partir des années 90 où est apparue cette mode de ce qu’on appelle « le nouveau tango, le nuevo tango » un groupe de personnes ont commencé à identifier certains codes ou pour mieux dire, une  nomenclature pour l’enseignement. Ils ont commencé à choisir certains mots et certaines façons de nommer les choses pour mieux identifier les pas ou les enchaînements. Mais pas au point où cela enlève la riche possibilité de l’improvisation. Tout le contraire…

 

-Cette nomenclature a donc un caractère utile aux fins de l’enseignement,

-N.S.,  Je pense que oui. Cela est utile, mais il faut pouvoir enseigner aussi ce qui nous vient de la tradition et ne pas abuser de cette  sorte de codification. Sinon cela peut devenir complètement artificiel et chorégraphique et ce n’est pas du tout le sens du tango. Donc je crois que cette nomenclature, cette codification peut seulement aider si on l’incorpore comme un élément de plus à la façon de transmettre et pas si l’on s’en sert au point d’en oublier le sens fondamental. Il ne faut pas oublier que les gens qui ont commencé à travailler sur ça, ce sont des gens qui sont passés absolument par la tradition et qui savaient ce qu’étaient le tango et d’où cela venait, mais qui ont eu de la misère a se former auprès des maîtres qui ne comptaient pas sur certains éléments pour pouvoir transmettre. Ils se sont donc donné pour tâche d’essayer de transmettre tout ce qu’ils avaient reçu, mais en utilisant au milieu un petit processus pour essayer d’éclaircir le propos.

 

-On parle des années 90, mais si on se reporte sur l’échelle d’un siècle, peut-on parler d’une évolution au sein de la danse? Ou d’une révolution?
Comment apprécier l’arrivée de la modernité  disons depuis  les quinze dernières années?

-N.S.,  je pense qu’il y a une évolution. Il faut conduire de façon volontaire notre esprit vers cette idée que c’est une évolution permanente, oui c’est une évolution, mais ce n’est pas linéaire. Il peut paraître que rien ne se passe  pour un moment et dans dix ans quelque chose va éclater, c’est une évolution, mais qui n’est ni permanente ni régulière. Il y a de plus en plus de personnes qui dansent, mais il n’y a que quelques  personnes qui éclatent et apportent des éléments nouveaux ou différents plus ou moins intéressants à cette évolution, des personnalités originales qui ont marqué la danse de leur sceau propre.

Mais chacun devrait avoir son « propre style » et ce serait ça pour moi l’idéal, puisqu’on parle d’une danse improvisée, qu’il y ait autant de styles que de danseurs.

 

-Ce serait l’idéal?

-N.S.,   ce serait l’idéal absolu, mais en même temps nous sommes tous des êtres humains sensiblement pareils dans le sens que nous sommes tous des êtres avec deux jambes et un cœur…mais des fois il y a un de ces êtres qui ressort pour une présence de style un peu plus différente. Mais je ne sais pas si actuellement il y a tellement de différences de style.

 

-le tango permet l’affirmation du style et de la personnalité, y a-t-il un danger de vouloir cultiver l’originalité pour l’originalité au détriment des valeurs de base de la danse?

-N.S.,   je crois qu’il faut laisser faire. Celui qui va éclater va le faire un peu malgré lui. Il ne s’agit pas de s’enfermer dans une chambre tapissée de miroirs et  de  se concentrer à créer un mouvement différent pour  que le mouvement différent  apparaisse. On ne peut pas contrôler ça.

On parle aussi d’un certain talent, d’inspiration, d’une certaine ténacité au travail, à la recherche …mais si on aime ça, il faut approfondir.

 

-Il faut étudier donc, est-il possible d’étudier sans avoir de maîtres?

-N.S.,  je crois que oui.

 

-On peut donc apprendre le tango sans l’influence  d’un professeur?

-N.S.,  sans l’influence directe d’un professeur, je crois que oui. C’est important tout de même pour chacun de trouver soit un maître, soit une référence, soit un partenaire, soit un modèle qu l’on admire et qui va nous aider à avoir certains points de repère et nous donner une certaine forme de départ pour notre évolution.

 

-Pourtant, et je me reporte ici à  mon expérience personnelle, si on considère que cela fait plus de trois ans et demi que l’on travaille tous les deux ensemble, tout cette conscience et cet éveil au niveau des sensations justes de la danse, jamais je n’aurais pu faire ce travail seul ou avec un partenaire ou dans tous les ateliers du monde.

 --N.S.,  ah! Merci... (rires).

Non, ça, c’est vrai, ça c’est vrai.

 

-Alors je trouve étrange cette idée que l’on puisse apprendre cette danse sans travailler en privé avec un professeur qui nous guide,

-N.S.,  oui c’est ça,  c’est ça, on a besoin d’un guide, je dirais de corps à corps et ça je dirais que dans la vie de n’importe quel danseur, on a besoin d’un échange important avec quelqu’un.

 

-On dit dans le Zen « Ishin Denshin », que le Zen se transmet de mon cœur à ton cœur, de mon esprit à ton esprit est ce que le tango est pareil?

-N.S.,   oui, oui on peut le dire.

 

 

-ou de mon corps à ton corps, de ma sensation à ta sensation?

-N.S.,  … d’un être à  un autre  être, avec tout ce que l’autre être comme tel a : il a un corps, il a un  cœur, il a une peau, il a un  esprit, il a un sens de la musique, il a un sens de la vie, il a un sens de tout ça je pense, et tout ça va être partie de la connexion de la rencontre.

 

-Il me paraît que dans ton enseignement tu attaches énormément d’importance à la qualité, est-ce juste?

-N.S.,  la qualité dans quel sens?

 

Dans le sens de la justesse des sensations, de l’excellence du mouvement, de la clarté?

-N.S.,  Oui en fait la qualité dans le sens de la vérité. Il n’y aura pas de qualité sans vérité, je pense, et quand on parle de cette connexion et de ce pouvoir profond de  pouvoir s’abandonner à l’improvisation il faut que cela vienne de la vérité. On ne peut pas improviser si on n’est pas véritable. On ne peut pas donner quelque chose à quelqu’un d’autre si on ne s’enfonce pas chez l’autre avec la  plus totale vérité et si je ne ressens pas que l’autre l’absorbe  dans sa totale vérité.

Dès que l’on essaye de falsifier ce canal de communication avec de fausses interprétations, la vérité n’est plus là, l’improvisation n’existe plus et la connexion finalement n’est pas là non plus.

 

- Est-ce que tu te fais un devoir comme professeur d’amener chacun de tes étudiants sur ces notions de vérité?

-N.S.,  oui tout à fait.

 

-Même si la personne  n’entend prendre que quelques cours et  recherche un simple divertissement?

-N.S.,  oui, parce que pour moi le tango c’est un divertissement aussi, Je m’amuse à partir de cette sensation-là. J’ai eu la grande chance de pouvoir m’approcher du tango pour ça. Je ne me suis pas approchée du tango pour danser, j’ai dansé toute ma vie. Je me suis approchée du tango parce que je n’arrivais pas à comprendre comment une personne pouvait t’inviter à aller faire un mouvement avec lui et que ça continuait et ça continuait et comme ça le couple dansait toute une danse en train d’improviser et de communiquer entre eux. Je n’arrivais pas à comprendre ça. Même quand je faisais des  duos, des  pas de deux je ne  sentais pas ça. Les duos en danse contemporaine et en ballet, c’était des mouvements que deux personnes apprenaient chacun de leur côté et que l’on mettait ensemble. Ce n’était pas du tout la communication éveillée tout le temps, tout le temps, tout le temps. Je voulais m’approcher du tango pour comprendre ça.

Et c’est ça qui m’a attiré, qui m’a émerveillé et c’est ce que j’essaie de transmettre. Et j’essaie de le transmettre  même à la personne qui veut aborder la danse de façon plus légère pour s’amuser en lui faisant comprendre  que plus il va aller dans cette voie, et cela peut paraître difficile à comprendre, plus ce sera facile après ; on n’est pas obligé d’apprendre des pas et des séquences hyper difficiles, mais si on apprend simplement à pouvoir connecter avec quelqu’un d’autre, il pourra comprendre  tout l’amusement de cette danse.

Et si la personne n’arrive pas  à comprendre cela tout à fait, il faudra qu’elle se rende compte qu’elle devra apprendre peut-être une autre danse... (rires).

Je ne vais pas torturer la personne, mais je vais essayer de transmettre ce qui pour moi est la vérité, et ce, de la façon la plus simple, la plus amusante.

 

-Donc cette mystérieuse connexion qui permet une liberté d’improviser,  ce sont les éléments clés qui t’ont fasciné?

-N.S.,  Oui, tout à fait, car à ce moment-là je faisais partie d’une compagnie de danse contemporaine qui faisait des  chorégraphies sur des pièces de Piazzolla. Dans la chorégraphie se succédaient des morceaux de danse contemporaine et des morceaux de pas chorégraphiés du tango. Mais quand je voyais ça et quand je voyais des gens qui dansaient le tango dans les tanguerias et les milongas, je ne voyais pas du tout la même chose. Donc quand je me suis vu sur vidéo en train de faire mes petits pas de tango  je me suis dit, on ne fait pas  du tout le tango…, mais je ne comprenais pas pourquoi. 

Donc je me suis dit qu'il fallait que j’apprenne vraiment ce que c’était le tango pour sentir si je le danse ou pas. Je tiens à dire cela parce que je l’ai vécu, parce que je l’ai senti. Il n’y a personne qui me l’a appris. Oui, ils me l’ont appris, mais je n’étais pas convaincu parce que je les écoutais. J’étais convaincu parce que moi j’essayais et ils ont eu la capacité de me le transmettre assez pour que moi je puisse l’éprouver avec mon âme et avec mon corps.

 

-Tu t’attaches toujours à faire ressentir au niveau des sensations les éléments techniques que tu veux voir se développer. Je peux en témoigner. Et bien que tu ne sois pas un guideur tu arrives toujours à guider et à et à me faire éprouver la sensation juste qui devrait se manifester dans la technique et ça je dois reconnaître...c’est assez exceptionnel!

-N.S., Merci! (rires)

-Donc à partir de pas vides de sens tu as entrepris et orienté tes recherches dans le but de trouver les sensations justes qui pourraient te permettre de vivre et de t’approprier cette danse?

-N.S.,     C’est ça, quand j’enseigne à quelqu’un  j’aimerais que cette personne danse comme elle souhaiterait danser, qu’elle s’approprie certains éléments techniques pour créer, encore une fois, son propre style, sa propre façon de bouger, sa propre façon de danser et on ne peut pas y arriver si on ne travaille pas à partir de ses sensations personnelles. Donc j’essaie de faire en sorte que la personne apprenne quelque chose qui a passé par ce canal des sensations et non par son canal de la pensée, ou de répétitions des mouvements techniques seulement, parce qu'à la limite ça serait très facile d’oublier tout ça.

Par contre, une sensation,  on ne va jamais l’oublier. Une sensation véritablement ressentie, on ne va jamais l’oublier.

 

-Donc on ne peut jouer la comédie, il faut être vrai?

-N.S.,  oui il faut être vrai, mais oui aussi on peut jouer la comédie si on le fait de façon consciente et c’est magnifique ça, mais pas comme élément d’apprentissage,  comme  un élément de jeu!

 

 

 

-L’improvisation est elle très difficile?

-N.S.,  ça demande une grande…le mot me vient en espagnol « entrega », disons de pouvoir se donner avec conviction, se donner absolument.

 

-Est-ce se donner dans l’offre pour le guideur, aspect « yang » et se donner dans la réception pour la guidée « aspect yin » peut-on parler d’une telle polarité?

-N.S., par rapport au rôle, plus la connexion augmente, plus on se sent à l’aise dans l’improvisation, plus les rôles commencent à se mélanger. Il y a une invitation pour un mouvement qui vient du guideur et  une réception pour ce mouvement de la part de la guidée pour transformer le mouvement. Donc, la guidée répond,  le guideur répond encore, la guidée répond, le guideur répond encore et ce jeu de réponses nous invite à croître dans cette improvisation et on devient de plus en plus alerte et de plus en plus éveillé et quelques fois on  ne peut plus sentir, c’est qui celui  qui guide ou  celui qui suit… même si à la base on sait bien qui est guideur et qui est guidée.

 

-Je crois que ce sont des notions importantes pour toi. Il me semble et corrige moi si je me trompe que tu crois sincèrement dans la nécessité pour le guideur d’être directif et de guider,  et non pas, comme on peut l’entendre à l’occasion,  au fait de diluer ce lien et que tout devienne un peu  peu flou.
Penses-tu que c'est un lien hiérarchique?

-N.S.,  pour moi non.

 

-Parce qu’il est consenti?

-N.S.,  tout à fait! c’est  comme ça dans l’approche du tango, et je l’ai appris comme ça, je m’amuse avec ça.

 

-Est-ce une caractéristique fondamentale de la danse à ton avis?

-N.S.,  pour moi oui, parce que je danse encore le tango. Quand je danse cette danse, quand je danse  le tango dans sa tradition et dans son sens c’est ça.

Il y a beaucoup de gens qui utilisent le mot tradition ou qui pensent au mot tradition comme quelque chose de vieux. Tout ce qui est traditionnel est vieux. Mais pour moi il n’y a aucun rapport entre ce qui est vieux et ce qui est traditionnel. La tradition correspond plus avec quelque chose qui va avec l’essence de la chose. On peut dire, c’est vieux parce que cela a commencé il y a très, très longtemps… mais pour moi ce qui est traditionnel a un rapport avec  le sens, l’essence, et même si cela a commencé il y a très, très longtemps  c’est très riche et très important. Qu’on s’habille avec les vêtements typiques d’une certaine époque ou non  et qu’on fasse des pas typiques d’une certaine époque ou non et qu’on danse d’une façon typique d’une certaine époque ou pas, la tradition est là, même si on danse sur la musique la plus folle, avec les vêtements les plus fous et avec la coiffure la plus folle aussi.

Et ceux que je considère comme de grands danseurs ou de grandes danseuses, ce que j’admire chez eux, c’est que j’y vois une tradition, j’y vois l’essence du tango. Que ce soit des personnes âgées ou super jeunes, de style super moderne, ou de style plus conservateur.

 

-Peux-tu nous décrire quelques éléments clés de la tradition?

-N.S.,  tout ce dont on vient de parler, les rôles bien définis, ce sens de la connexion, ce jeu de l’improvisation, ces deux énergies qui se rencontrent pour créer cette manifestation magique, tout ça a un rapport à la tradition. Et tout ça n’est pas rattaché à un style, le style évolue, le style des pas évolue et l’abrazo évolue, mais la tradition est la tradition et l’essence du tango est l’essence du tango.

 

-L’improvisation a-t-elle toujours accompagné la tradition?

-N.S.,  oui absolument et même que pendant toutes ces années, il y a toujours eu des gens qui ont créé des chorégraphies, c’est une autre façon de jouer que de créer une chorégraphie, mais pour créer une chorégraphie, on se sert toujours comme point de départ d’une improvisation et de cette magie de pouvoir improviser, de pouvoir inventer des séquences et des éléments, on va choisir certains éléments pour les faire vivre ensuite  sur certaines musiques , l’habiller avec un certain costume pour pouvoir raconter une certaine histoire…

 

 

- Et non l’inverse, de partir d’une séquence de pas pour obtenir un impact visuel et de tâcher de  l’inclure sur une musique donnée?

-N.S.,  Oui, cela peut se faire aussi, mais d’où  as-tu sorti cette séquence de pas? À improviser?!!!

 

-À trop vouloir chorégraphier, ne risque-t-on pas de perdre  le sens élémentaire de l’improvisation?

-N.S.,il faut rester éveillé! Et si on veut dire que l’on danse toujours le tango, il faut toujours laisser cette porte un petit peu ouverte pour garder la fraîcheur de l’improvisation.

 

-Quand avec Pablo vous montez des chorégraphies, est ce que vous gardez un élément aléatoire, tributaire de la chance ou du hasard de façon à permettre une part spontanée et improvisée ou au contraire les pressions du milieu, les exigences techniques et les attentes du public vous obligent à tout  placer, à tout contrôler?

-N.S.,  non,non,non, selon mon expérience, et spécialement avec Pablo, il garde souvant un bon morceau dans les chorégraphies qui n’est pas chorégraphiée du tout et il y a même des fois où on veut arriver à danser sur ce que l’on avait planifié, chorégraphié mais on y arrive pas parce qu’ au moment de danser il est arrivé quelque chose où l’improvisation était encore un peu plus forte et s’est emparée de nous. Mais j’ai eu la chance de  travailler avec Pablo qui est un improvisateur par excellence et un très bon chorégraphe aussi. En travaillant avec lui ce n’était pas très difficile de garder cet esprit d’improvisation ouvert.

 

-Alors, vous dansez sans filets?

-N.S.,  exactement.

 

Il y’a donc des prises de risque?

-N.S.,  tout à fait, tout à fait, moi personnellement ça m’émerveille ce vertige permanent.

 

Ce n’est donc  pas une source de soucis à éliminer?

-N.S.,  au contraire c’est une source à nourrir, à alimenter qui peut nous aider à garder cet esprit éveillé qui caractérise le tango.

 

-Je me souviens m’être fait reprocher par toi que, au fur et à mesure que j’improvise, je perds la directivité de la guide et le hasard s’empare de la danse. Le hasard a-t-il sa place dans l’improvisation?

-N.S.,  oui le hasard peut nous faire perdre le fil conducteur, et  ça c’est pour moi, je ne sais pas comment d’autres couples réagissent, mais pour moi la guide est importante. Plus je me sens dans mon rôle, plus je me sens communicative et plus je me sens participante, cela peut paraître paradoxal, mais je me sens disposer de plus de liberté quand je me sens mieux guidée… Mieux je me sens guidée, mieux je me sens invitée, plus je me sens riche pour répondre.

 

Donc, être guidée avec conviction ne te fait pas sentir réduite dans ton espace de liberté.

-N.S.,  Non pas du tout, j’essaie d’offrir une confiance à mon partenaire et je pense qu’un guideur qui se sent en confiance, plus il se sent en confiance et plus il sent sa partenaire abandonnée chez lui, plus il  pourra s’abandonner chez elle. C’est là que l’on établit la communication. Il ne faut pas avoir peur de trop donner, plus on donne, plus on  va recevoir, donc plus je le laisse faire, plus il va se sentir à l’aise et  plus il va me laisser faire à moi aussi.

 

 

 

-Qu'est-ce qui caractérise le rôle de la guidée?

-N.S.,  tout au début on pourrait dire qu’on est là pour être invitée, moi j’aime beaucoup parler de la guide comme d’une invitation. Pour moi la guide ce n’est pas une conduite, pour moi la guide c’est une invitation. Donc à partir d’une invitation, on peut commencer à parler, on peut commencer à communiquer, c’est ça  pour moi la guide et pour s’abandonner, en fait plus que pour le mot abandonner, moi je choisirais le mot vider, être à zéro, sans couleur, là,  présente et transparente.

Donc à partir de cette invitation, je vais donner la couleur noire, bleue, rouge, rose,ou verte, dépendamment de la personne qui m’invite, dépendamment de la musique, dépendamment de mon état d âme, dépendamment s’il pleut ou s’il ne  pleut pas, dépendamment de tellement de choses. Cela est tout à fait au début du rôle de la guidée. Bon cela serait bon aussi que le guideur s’abandonne aussi à écouter et à répondre. Un peu à deux peut être. C’est comme dans une conversation, toi tu ne parles pas parce que tu es en train de m’écouter, mais si  je dis quelque chose  c'est pour avoir une réponse de toi et là c’est à mon tour de garder le silence et de t’écouter.

 

-Tu parles de te vider, un vide créateur. Est-ce que c’est quelque chose que tu essaies d’enseigner  à tes élèves féminines?

-N.S.,  Oui.

 

-On dit dans le Zen « la main vide peut tout recevoir » est-ce que cela le décrirait?

-N.S.,  oui, c’est une belle image.

 

-On dit aussi que la principale qualité d’un vase est  sa vacuité, le fait d’être vide. Un vase plein n’est pas utile.

-N.S.,  oui, mais le vase ici a une âme, il a une forme il a une couleur, il  a une présence. Mais pas tous les vases sont pareils, chacun est différent avec ses formes et ses qualités et sa présence c’est ça que j’essaie de transmettre  à mes élèves féminines.

Vide, mais avec  une présence forte, capable de recevoir ce que le guideur va nous donner. On est pas vides, mortes, sans énergie.

 

-Quels sont les qualités techniques fondamentales propres à la guidée qui va lui permettre d’évoluer et de se réaliser dans cette danse?

-N.S.,  Je dirais d’acquérir le sens d’un silence, d’un silence présent. Le sens d’une attente éveillée.

Être calme, dans l’attente, en silence et complètement éveillée.

 

-Et inversement, pour le guideur, quelles seraient les qualités techniques de base d’un bon guideur pour qu’il puisse s’épanouir et se réaliser dans cette danse?

-N.S.,  C’est difficile ta question parce que je me mets à penser à ce que j’aimerais en retour de quelqu’un d’autre…. parce que tout à l’heure je parlais de mon propre rôle, mais de l’autre……, je pense qu’il devrait pouvoir offrir un grand sens de connexion avec la musique.

 

-Avant même la connexion avec la partenaire?

-N.S.,  oui et ça aide beaucoup à la présence et à l’invitation qu’il peut offrir.

 

-Guide-t-il alors à travers sa musicalité ou guide-t-il à travers les techniques de la danse?

-N.S.,  la musicalité est un élément technique très important, l’instinct musical est prépondérant.

Et c’est la motivation première après tout, on danse parce qu’il y a de la musique, et ce, depuis toujours non?

 

-C’est aspect musical est-il valable pour les deux?

-N.S.,  oui tout à fait.

 

-Mais primordial pour le guideur?

-N.S.,  Pour les deux.

 

-Alors pour le développement intégral du danseur, en parallèle avec son développement technique, le danseur doit-il entreprendre de développer son instinct musical ou ceci est donné comme la couleur des yeux et n’est pas appelé à être développé par le travail ou la recherche?

-N.S.,  non, les deux, mais on peut étudier, étudier, étudier, c’est un peu comme l’instinct du mouvement, certains ont reçu davantage de dons à ce niveau. Avec la musique c’est la même chose.

Mais à partir d’une certaine capacité naturelle, pour le sens de la musicalité ou du rythme on peut encore l'amplifier  et le faire évoluer.

La musicalité est très importante, absolument importante, hyper importante comme une fontaine d’inspiration, comme une motivation même pour bouger, et comme un élément utile pour danser, pour guider et pour répondre.

 

-La liberté dans la danse est-elle la récompense du travail, de l’effort ou peut-on éviter ce travail et jouir de la liberté d’emblée?

-N.S.,  non, je crois qu’il faut travailler pour en arriver là.

 

-Travailler un peu ou avec acharnement?

-N.S.,  dépendamment dans quel pourcentage on veut y arriver, mais non, ce n’est pas facile… (rires)

C’est difficile et plus on veut aller à l’intérieur de la danse et plus on veut approfondir et aller dans le sens de la qualité,  plus il faudra fournir d’efforts et de travail.

 

 

 -Est-il raisonnable de penser que si quelqu’un veut fournir des efforts limités, mais que ses efforts soient bien dirigés et  si il est bien orienté il  pourra arriver à un niveau de danse acceptable dans le sens de la qualité?

-N.S.,  oui c’est une danse qui est accessible, mais il ne faut pas penser que l’on  puisse éviter d’apprendre les fondamentaux de la technique telle que l’exige la tradition.

 

-Le niveau d’effort à fournir est donc variable?

-N.S.,  tout dépend des buts visés. C’est une danse qui peut demander une grande souplesse corporelle si on veut arriver à des buts déterminés. Mais on a pas besoin d’arriver jusque-là pour dire que l’on danse le tango.
La virtuosité et  les contorsions corporelles sont à un autre niveau et sont à distinguer du sens de la danse.

 

-Dans notre travail tous les deux, tu sembles faire grand cas de l’intention et je connais peu de personnes qui ont conceptualisé et insisté autant sur l’intention comme une caractéristique aussi importante de la guide. Peux-tu nous en dire un peu plus sur le concept même d’intention?

-N.S.,  L’intention, je la vois comme une concentration de toute notre énergie et de tout notre être et est un préalable à l’invitation dans le mouvement.

 

-Il semble que ce soit la phase initiale de la préparation au mouvement,

-N.S.,  C’est une façon de préparer l’énergie, une façon de décider dans quel pourcentage on va l’inclure pour accomplir un but donné.

 

-il semble que ce soit plus près de  la sensation à transmettre et de la communication que d’une action physique dans le corps de l’autre si j’ai bien compris,

-N.S.,  C’est  ça, c’est ce qui va précéder et résulter finalement en une action. Avoir une action sans intention, c’est comme avoir une action pas  assez investie.

 

-Peux-tu clarifier davantage?

-N.S.,  C’est comme le point intermédiaire entre une idée et l’action. On a une idée, on va rehausser cette idée d’une intention  pour pouvoir aboutir à une action et avant d’arriver à cette action il y a une intensité aussi. Donc il y a une intention accompagnée d’une intensité et le tout va aboutir à l’action. Que l’action soit un pas court ou long, un pivot, un boléo, un saut, une pause, une suspension peut importe le mouvement dans lequel on veut inviter l’autre, il faut avant tout  qu’il soit précédé par une intention de  ce que l’on veut provoquer.

 Intention, invitation, réalisation.

Le tout presque imperceptiblement,  mais distinctement tout de même.

 

-Tu parlais de pause tout à l’heure. Aurait-on avantage à faire plus de pauses à ton avis?

-N.S.,  Je pense que c’est un choix et que chacun fait comme il veut. Moi personnellement j’aime ça.

 

Est-ce nécessaire?

-N.S.,  moi j’aime  ça. La pause est un silence…Le silence a un mouvement, le silence a une action interne  et c’est un élément très riche qui apporte beaucoup à la danse. Mais c’est le choix de chacun. Comme si on veut utiliser les double temps et les accélérations, c’est le choix de chacun. Ce sont quand même des éléments importants que j’essaie de transmettre à mes élèves  en espérant qu’ils les ajoutent à leur palette pour éventuellement s’en servir dans leur propre danse. Cela me semble plus utile que de leur apprendre des combinaisons déterminées ou des séquences de pas déterminés. Et même si je leur apprends une séquence déterminée je les invite à ce qu’ils comptent sur ces éléments comme les silences, les pauses, les accélérations, les différents types de dynamiques et les différents types de qualités, cette même séquence, dix personnes pourront la faire de dix façons différentes. En fait, la même personne pourra la faire dix fois de dix façons différentes et c’est ça qui est tellement riche dans la danse.

 

-On parlait d’évolution au début de cet entretien, comment entrevoir l’avenir, avons-nous tout inventé dans le tango?

-N.S.,  non certainement pas, ne serait ce qu’au niveau des combinaisons on est loin d’avoir tout exploré.

 

-Devant la multiplicité des choix, des écoles et des styles, quel conseil pourrais-tu donner  à un étudiant pour l’aider à s’orienter?

-N.S.,  Il faut danser, il faut chercher, il faut explorer, et il faut suivre son instinct!  Dans ma propre recherche, jamais personne ne m’a dit quoi faire, jamais.

-Était-ce parce que les bons pédagogues n’existaient pas ou que tu n’as pas trouvé les personnes qui auraient su te diriger?

-N.S.,   Ça ne fonctionne pas comme ça à Buenos Aires où j’ai appris à danser, ça ne  fonctionne pas du tout comme ça. C’est beaucoup plus, pourrait on dire, autodidacte, dans la façon d’apprendre. Donc pendant une certaine période on s’approche d’une personne que l’on a trouvée sur son chemin, pour certaines caractéristiques répondant au besoin du moment, mais c’est difficile. On ne trouve pas une personne normalement  pour que l’on dise  de lui qu’il est mon prof, qu’il est mon maître  et que l’on reste collé à lui pour tout apprendre. En tout cas, ce n’était pas mon expérience personnelle.

Avant, quand il y avait encore plus des vieux danseurs, il y avait de jeunes danseurs qui s’approchaient d’eux dans le but d’apprendre. Pas qu’ils avaient une école où ils enseignaient, c’était plus un façon, « bon, viens chez moi manger et je vais te montrer quelques pas » ou « viens chez moi prendre un thé avec ta partenaire et je vais vous montrer certaines choses » ou « allons-y ce week-end! on va  aller voir danser untel et tu vas voir comment il bouge ». C’était comme ça, c’était toujours la responsabilité d’une recherche personnelle.

Cela ne se passe pas nécessairement comme ça dans les autres parties du monde comme ici à Montréal où il y des écoles avec un syllabus organisé, avec des horaires organisés, des niveaux un, deux, trois, quatre, cinq, ça n’existe pas du tout comme ça là-bas et personne n’a appris comme ça en Argentine. Il s’agissait d’aller danser, de prendre des cours  à gauche à droite, de tout ramasser et d’écrire son propre livre… d’étudier et de construire sa propre danse.

Arrange-toi comme tu pourras! (rires)

« Voici je te montre ça et ne me pose pas beaucoup de questions parce que je ne sais même pas comment je fais » (rires) et ce,  sans aucune mauvaise intention! Mais depuis les années 90 il y a beaucoup plus de danseurs qui se sont mis à enseigner, à voyager dans les festivals et à organiser des ateliers avec une certaine périodicité. Alors, on a plus de possibilités de prendre des cours  et si tu aimes un tel prof, tu peux le suivre, Mais attention, cela ne veut pas dire nécessairement que ce prof-là va t’accorder une attention et un rapport strictement personnel...

 

Crois bien que, en ce qui me concerne, je m'estime heureux et privilégié d'avoir pu développer un tel rapport et d'avoir pu jouir de ton enseignement depuis plusieurs années maintenant.
Enfin, merci Noel de nous avoir accordé cette entrevue et merci aussi d'avoir gracieusment accepté de devenir la marraine de notre club de tango.

-N.S., Tout le  plaisir est pour moi.

 

Montréal, jeudi le 9 mars 2006